Un salon de thé, une promenade, une conversation banale ou un silence un peu trop long peuvent devenir, chez Nathalie Sarraute, le lieu d’un véritable affrontement intérieur. Tropismes observe ces réactions minuscules qui précèdent les paroles et façonnent nos relations. Je vous propose ici une lecture claire de Tropismes de Nathalie Sarraute, de sa composition, de ses figures anonymes et des scènes qui révèlent le mieux son projet littéraire.
Les repères essentiels pour comprendre l’œuvre
- Genre : un recueil de 24 textes courts dans l’édition de 1957, plutôt qu’un roman traditionnel.
- Première publication : l’ouvrage paraît chez Denoël en 1939, avant d’être remanié aux Éditions de Minuit en 1957.
- Tropisme : un mouvement intérieur, rapide et presque inconscient, provoqué par une parole, un regard ou une présence.
- Personnages : des « il », « elle », « ils » et « elles », rarement individualisés et privés de noms propres.
- Thèmes majeurs : les conventions sociales, le pouvoir du langage, le malaise, la solitude et la violence ordinaire.
Le titre révèle le vrai sujet du livre
Le mot tropisme vient d’abord du vocabulaire scientifique. Il désigne l’orientation ou le déplacement d’un organisme sous l’effet d’un stimulus extérieur. Sarraute reprend cette idée pour parler de mouvements psychologiques presque imperceptibles, qui surgissent avant même que la conscience puisse les expliquer.
Un compliment peut ainsi provoquer une crispation. Une remarque anodine peut faire naître de la honte, de la jalousie ou un désir de fuite. Ce qui intéresse l’écrivaine n’est pas l’émotion déclarée, mais la zone trouble qui la précède. À mes yeux, c’est là que réside l’originalité du recueil : Sarraute transforme le presque rien en véritable matière romanesque.
Ces mouvements ne sont pas toujours négatifs. Ils peuvent correspondre à une attirance, à une sensation de sécurité ou à un plaisir partagé. Mais ils deviennent souvent douloureux dès qu’un individu tente de s’imposer, de juger ou de réduire l’autre à une formule toute faite.
Un recueil de scènes brèves plutôt qu’une intrigue suivie
La première version de Tropismes est publiée en 1939 et compte 19 textes. Pour la réédition de 1957, Nathalie Sarraute supprime un chapitre et en ajoute six. L’édition de référence rassemble ainsi 24 tropismes numérotés, autonomes mais liés par une même exploration de la vie intérieure.
| Édition | Caractéristiques | Intérêt pour le lecteur |
|---|---|---|
| 1939, Denoël | 19 textes, première publication | Elle permet de comprendre le caractère précurseur du projet |
| 1957, Éditions de Minuit | 24 textes, version remaniée | Elle correspond à la composition généralement lue aujourd’hui |
Il ne faut donc pas chercher dans ce livre un récit avec un début, un développement et une conclusion. Chaque fragment fonctionne comme une scène mentale condensée. Un groupe se retrouve dans un lieu public, une famille échange quelques mots, un enfant accompagne un adulte ou une femme attend sans savoir exactement ce qu’elle espère.
Cette absence d’intrigue classique peut dérouter. Pourtant, elle n’est pas un défaut de construction. Sarraute remplace l’action visible par une action intérieure. Le véritable événement se produit dans un changement de ton, une tension ou un mouvement de retrait.

Quels personnages apparaissent dans Tropismes
Les figures de l’œuvre ne ressemblent pas aux personnages traditionnels du roman réaliste. Elles n’ont généralement ni nom, ni biographie détaillée, ni portrait physique complet. Sarraute préfère les désigner par des pronoms ou par une fonction sociale, comme un grand-père, une jeune fille, un professeur ou un vieux couple.
Cette anonymat n’empêche pas la reconnaissance. Bien au contraire, il permet au lecteur de retrouver des comportements familiers. La femme qui parle trop, l’homme qui impose son jugement, le faible que l’entourage malmène ou la personne qui se réfugie derrière les conventions ne sont pas des individus totalement définis. Ils représentent des positions que chacun peut occuper, parfois dans une même journée.
Des figures féminines très présentes
Le recueil accorde une place importante aux femmes. On y rencontre des femmes réunies dans un salon de thé, une femme sensible exposée à la brutalité des autres, une jeune fille confrontée à la déception et des figures féminines enfermées dans les habitudes familiales ou domestiques.
Il serait toutefois réducteur de les classer simplement comme des « types » sociaux. Ce qui compte, c’est la manière dont elles réagissent à la pression collective. Derrière une conversation apparemment insignifiante se jouent souvent la peur d’être exclue, le besoin d’être reconnue ou le désir de s’échapper.
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Des hommes définis par leur rapport aux autres
Les hommes ne sont pas davantage construits comme des héros ou des personnalités autonomes. Ils apparaissent dans des rapports de domination, de dépendance ou de malaise. Le grand-père qui promène son petit-enfant manifeste une affection qui devient presque étouffante, tandis que certains hommes cherchent à parler pour empêcher l’autre de répondre.
J’insiste sur ce point, car on se trompe souvent en disant que Sarraute ne crée aucun personnage. Elle crée plutôt des présences relationnelles. Un individu n’existe pas par son histoire personnelle, mais par la force qu’il exerce ou subit dans une situation précise.
Les scènes les plus révélatrices du recueil
Les 24 textes ne racontent pas une histoire unique, mais plusieurs motifs reviennent avec une grande cohérence. Les situations ordinaires deviennent des expériences de pouvoir, de honte ou d’isolement.
- Les vitrines et la foule montrent des individus attirés par les objets et les valeurs collectives. La foule ne se contente pas de regarder, elle impose une manière de désirer.
- Le quartier du Panthéon présente des êtres solitaires qui semblent heureux dans une existence sans passé ni avenir. Cette tranquillité a pourtant quelque chose de fragile et de presque irréel.
- Le grand-père et l’enfant donnent à voir une protection qui se transforme en emprise. L’amour familial n’est jamais présenté comme totalement innocent.
- Les femmes du salon de thé illustrent le langage social fait de banalités, de jugements et de petits réflexes d’exclusion.
- Le professeur qui parle de Proust et de Rimbaud montre comment le discours savant peut vider les œuvres de leur mystère en les transformant en objets de prestige.
- Le faible malmené par son entourage révèle la cruauté d’un groupe qui trouve son équilibre en désignant une personne vulnérable.
- L’homme entouré de femmes depuis son enfance met en scène une sécurité familiale qui devient une forme d’étouffement.
- La femme qui rejoint malgré elle le cercle familial exprime le conflit entre le mépris des habitudes collectives et l’impossibilité de s’en détacher complètement.
Ces exemples montrent pourquoi il serait insuffisant de résumer l’œuvre comme une simple succession de portraits. Chaque scène étudie une tension invisible. Le lecteur doit observer ce qui se déplace dans la relation, même lorsque rien de spectaculaire ne se produit.
Une écriture fondée sur les sous-conversations
Chez Sarraute, les mots prononcés ne disent jamais toute la vérité de l’échange. Ils servent souvent de façade. Sous la conversation officielle circule une autre parole, faite de soupçons, d’attentes, de rancœurs et de tentatives pour prendre l’ascendant. Sarraute appellera plus tard ces échanges souterrains les « sous-conversations ».
Le style suit les mouvements de cette vie cachée. Les phrases peuvent s’allonger, revenir sur une sensation, multiplier les reprises ou glisser d’un point de vue à un autre. Le lecteur n’est pas installé dans la tête d’un personnage stable. Il est placé au milieu d’une perception mouvante.
Les clichés et les lieux communs jouent aussi un rôle essentiel. Une expression banale ne reste pas neutre lorsqu’elle est prononcée au mauvais moment. Une formule polie peut contenir un reproche, une flatterie peut masquer une humiliation et une remarque intellectuelle peut servir à exclure quelqu’un.
J’ai souvent l’impression, en relisant ces textes, que Sarraute ralentit le moment où une conversation bascule. Elle agrandit une fraction de seconde que le roman traditionnel aurait probablement laissée de côté. C’est ce ralentissement qui rend l’expérience parfois inconfortable, mais aussi très juste.
Comment lire l’œuvre sans chercher une histoire qui n’existe pas
La meilleure manière d’aborder Tropismes consiste à abandonner l’attente d’une intrigue continue. Il faut lire chaque fragment comme une expérience autonome, puis repérer les échos entre les scènes. Les personnages changent, mais les mécanismes se répètent.
- Repérez la situation ordinaire : un repas, une promenade, une discussion ou une attente.
- Observez le stimulus : un regard, un mot, un silence, un objet ou un geste.
- Suivez la réaction intérieure : retrait, irritation, désir, panique, fascination ou soumission.
- Analysez le langage : qui parle, qui se tait et qui impose les règles de l’échange ?
- Relisez la scène en vous demandant ce qui n’a pas été formulé explicitement.
Une erreur fréquente consiste à vouloir attribuer immédiatement une identité fixe à chaque « elle » ou à chaque « il ». Cette méthode ramène le texte vers une psychologie classique que Sarraute cherche précisément à remettre en question. Il est plus fécond de considérer les figures comme des consciences en mouvement.
Il faut aussi accepter une part d’incertitude. Le texte ne fournit pas toujours une interprétation unique, et cette indétermination fait partie de son dispositif. Si l’on cherche à tout expliquer trop vite, on perd la vibration du passage.
Pourquoi Tropismes annonce le Nouveau Roman
Publié en 1939, le recueil précède la reconnaissance publique du Nouveau Roman, qui se développera surtout dans les années 1950. Il en contient pourtant plusieurs traits majeurs : la fragmentation du récit, l’effacement du personnage traditionnel et la méfiance envers la psychologie toute faite.
Sarraute ne veut pas supprimer toute humanité du roman. Elle veut atteindre une humanité plus primitive, plus rapide et plus difficile à nommer. Son écriture se détourne des caractères bien dessinés pour observer les forces qui traversent les individus.
Cette démarche explique la proximité de l’œuvre avec les recherches d’autres écrivains du Nouveau Roman, tout en conservant une voix très personnelle. Là où certains privilégient les objets, les espaces ou les structures narratives, Sarraute s’attache surtout à la circulation du langage et aux réactions qu’il déclenche.
Le livre peut encore toucher un lecteur contemporain parce qu’il parle de situations qui n’ont rien de spectaculaire. Une réunion, un groupe d’amis, une discussion familiale ou une conversation professionnelle suffisent à faire naître les mêmes mouvements de malaise et de domination. C’est cette proximité avec nos échanges quotidiens qui rend l’œuvre plus actuelle qu’elle n’en a l’air.
Ce que la lecture de Tropismes permet de voir autrement
Tropismes ne se résume ni à une curiosité du Nouveau Roman ni à un exercice de style difficile. Le recueil propose une idée forte : une grande partie de notre vie relationnelle se joue avant les mots et sous les mots.
Pour apprécier pleinement cette œuvre, je conseille une lecture lente, par petites séances. Trois ou quatre textes suffisent parfois pour faire apparaître les tensions que l’on ne percevait pas lors d’une lecture trop rapide.
Ce livre demande de renoncer aux repères habituels, mais il offre en échange une attention rare aux gestes minuscules, aux silences et aux phrases ordinaires. Une fois cette manière de lire adoptée, les personnages anonymes cessent d’être abstraits : ils deviennent le miroir discret de nos propres réactions.